MARIE JOSE MINASSIAN | La pratique du débat en classe

Temps du débat versus temps des apprentissages ?

Publié le 23 octobre 2011 à 18h41

Il y a un peu plus de dix ans, Pierre Sansot faisait paraître un essai, « Du bon usage de la lenteur » (Payot). Je repense à ses pages sur les rêveries de l’écolier, dans une école qui « n’avait pas pour souci premier de nous rendre plus performants ou de nous instruire mais de nous ouvrir les portes du rêve. »​

Je repense à ce beau texte en lisant une réaction de Philippe Meirieu au livre de Joan Doménech Francesch qui vient de paraître chez Chronique Sociale (http://www.revuesilence.net/plus/index.php?page=Philippe_Meirieu). Dans ce livre Éloge de l’éducation lente, J. D. Francesch parle de la nécessité d’éduquer lentement, en ajustant la vitesse au moment et à la personne à laquelle on enseigne. Comme l’écrit Ph. Meirieu dans son commentaire : « On n’apprend que lentement, en déconstruisant et reconstruisant des représentations et des modèles, en tâtonnant sans trop se préoccuper de gâcher du matériel ou de perdre du temps (…) ». Brutaliser ce processus, ajoute-t-il, c’est s’exposer à la crispation, à la fermeture, à la violence.

Ainsi ne faut-il pas avoir peur de perdre du temps en prenant celui, chaque semaine, ou selon un autre rythme jugé nécessaire par l’enseignant, de s’arrêter sur une question, de faire en sorte que la classe accueille patiemment la parole d’un enfant, qu'elle y revienne, la pense, la pèse. Ne pas s’affairer … Accepter l’enfant pensif chez lequel la réflexion va faire son chemin, et soudain éclater comme un trésor, dont tout le monde peut s’emparer pour l’enrichir encore. Ainsi cette petite fille repliée sur elle-même qui, alors que la classe réfléchissait à la question de la vie, a dit : « La vie, c’est la liberté ». L’inhibition d’un enfant ne provient-il pas du rythme différent avec lequel sa pensée s’élabore ? Nos deux grands penseurs du XVIIIè siècle, Diderot et Rousseau, se savaient atteints de l’affection particulière appelée « l’esprit de l’escalier » ! Au bas de l’escalier, je trouve un argument, une réponse, une réflexion sur ce qui a été dit auparavant. Ménager du temps pour que l'idée puisse éclore et surtout pour qu'elle s’exprime est précieux.

Le temps des apprentissages est un temps calculé selon une moyenne normée et normative. Il ne tient pas compte du métabolisme complexe, pour reprendre l’expression de Ph. Meireu, avec lequel chaque enfant fait peu à peu sien ce qu’on lui apporte. À ce temps fébrile, le temps du débat s’oppose : il va peut-être inciter au songe plutôt qu'à l’accueil créateur de la parole d’un camarade. Mais il sera en tout cas un temps où les enfants s’apprivoiseront les uns les autres, par l’exercice patient de l’échange.

Marie-José Minassian
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