BEATRICE FINET | Littérature jeunesse

A la rencontre de...Sophie Van der Linden.

Publié le 26 mai 2011 à 00h00


Spécialiste de littérature pour la jeunesse, Sophie Van der Linden  a été pendant  4 ans été directrice de l’Institut International Charles Perrault, elle intervient également auprès de bibliothécaires et d’enseignants, et elle est aussi connue pour l’ouvrage remarquable qu’elle a consacré à l’album en 2007. Elle vient de publier à destination du grand public un guide des livres pour enfants. J’ai souhaité en savoir plus, notamment sur la façon dont elle articule travail de recherche et travail sur le terrain. Elle a accepté de répondre à mes questions et je l’en remercie.  SVDL 2

Votre dernier ouvrage apparaît comme  une somme puisqu’il propose  non seulement des conseils de lecture mais aussi des réflexions sur la lecture, ainsi qu’une présentation des différents partenaires ( librairies , bibliothécaires, éditeurs). Comment avez-vous travaillé ? Sur quels critères avez-vous fondé vos choix ?

Cela ne se veut surtout pas une somme ! L’idée était au contraire d’aller à l’essentiel, de ne pas alourdir le propos, de proposer des textes concis. En revanche, il y avait bien cette volonté d’être le plus complet possible, d’offrir un éclairage varié pour une véritable entrée en littérature pour la jeunesse aussi bien par le grand public que par les professionnels. J’ai d’abord travaillé à partir des demandes et besoins des parents et des professionnels qui entourent les enfants. Ce qui a constitué mon socle de travail et à partir de là, j’ai balayé l’ensemble de la production disponible au travers des catalogues d’éditeurs pour ensuite voir ou revoir les titres en bibliothèque et en librairie. Les titres retenus l’ont été en fonction de leur adéquation avec ces demandes, de leur qualité intrinsèque et de leur capacité à intéresser les enfants. J’ai en effet beaucoup expérimenté ces titres avec des enfants pour m’assurer que, s’ils étaient réussis de mon point de vue critique, ils l’étaient également de leur point de vue à eux.

Si on lit attentivement les titres du deuxième chapitre «  Je voudrais un livre… », la richesse de la littérature pour enfants apparaît d’emblée, alors que dernièrement cette littérature semble menacée (Salon du livre de Montreuil, site internet Ricochet, disparition de l’option littérature jeunesse au concours du CRPE). Comment permettre le développement de cette littérature ? Comment faire pour convaincre tous les acteurs de la société  de son importance ?

Cette dernière année marque en effet un recul très net de la littérature pour la jeunesse. Il faut ajouter à votre liste la disparition de Livres au Trésor et les « déclarations » très méprisantes de quelques critiques littéraires, même si elles sont anecdotiques. Christophe Honoré a publié en avril 2010 une tribune (LeMonde.fr) qui pointait bien la relation entre la méconnaissance de la littérature de littérature pour la jeunesse, sa non reconnaissance et, finalement, sa mise en danger.Il faut maintenant installer la reconnaissance de la littérature pour la jeunesse auprès du grand public, au risque sinon de la voir dépérir. C'est l'objectif premier de ce guide, mais il faudra multiplier les initiatives en ce sens.

Cet ouvrage semble réinventer la forme du « guide pour », tant la forme et l’iconographie ont été travaillé. Qu’est ce qui a présidé à ce parti pris ?

C’est en effet un choix très fort. Ce guide a été conçu pour répondre à des attentes précises. Il ne s’agit pas d’une sélection « transcendante » qui se bornerait à signaler les ouvrages essentiels. Ma volonté était de me placer au côté du public en demande de ce type de livres et de l' accompagner dans cette démarche. Je suis également co-éditrice de ce guide, car il me fallait dès l’origine du projet penser sa forme éditoriale. J’ai donc travaillé très en amont de la rédaction avec Genaro Studio pour concevoir cette mise en page qui permet de présenter avec clarté un maximum d’information. Je voulais aussi un guide agréable à consulter, y compris par les enfants, et entretenir le lien affectif qui se noue si facilement avec ces livres.

Comment avez- vous été amenée  à vous intéresser à la littérature pour la jeunesse et  à l’illustration? Qu’est-ce qui  nourrit cet intérêt?

J’ai toujours été passionnée par l’image, en particulier dans sa relation au texte. L’album est le livre par excellence qui met en scène le texte et l’image. C’est un domaine extrêmement créatif, inventif, qui me surprend toujours.

Votre ouvrage Lire l’album semble faire le tour de la question. C’est une somme de références Combien de temps avez-vous passé pour aboutir à cet ouvrage? Comment avez-vous travaillé?

Là encore l’idée n’était pas une démonstration mais l’élaboration d’un outil qui permette au lecteur de se former à la lecture critique de l’album. Il fallait construire un propos théorique original tout en posant une démarche qui puisse être suivie par tous. J’ai d’abord travaillé à partir de l’étude de la production dans toute sa diversité pour fonder ma propre théorie de l’album, nourrie par des apports critiques très divers (recherches anglo-saxonne, théorie française de la bande-dessinée, de l’analyse filmique, etc). Dans un deuxième temps, nous avons travaillé de manière très étroite avec l’équipe de l’Atelier du poisson soluble pour élaborer ce système où de nombreux exemples s’articulent au propos. Ce livre a rencontré un beau succès pour ce type d’ouvrage, et il vient d’être traduit au Brésil, par Cosac Naify, dans une magnifique édition qui fait partie de la première collection internationale d’ouvrages critiques sur la littérature pour la jeunesse.

Vous êtes également rédactrice en chef de la revue Hors Cadre. Quelle est la ligne éditoriale de cette revue ? Comment choisissez-vous les thématiques que vous abordez?

Le projet de cette revue est né d’une expérience, celle de l’Université d’été de l’image pour la jeunesse que j’avais créé à l’Institut International Charles Perrault, et qui avait pour ambition d’explorer les tendances contemporaines de l’album en s’aventurant dans ses marges, en débordant ses frontières, notamment entre « jeunesse » et « adulte » ou « album » et « bande dessinée ». La revue réunit des critiques et des créateurs pour des regards croisés, des échanges sur l’édition contemporaine dans toute sa diversité. Les thématiques nous sont imposés par les tendances de fond que nous repérons dans la production actuelle.

Selon vous comment peut-on définir l’album? Peut-on dire qu’il appartient à la littérature? Peut –on, dans ce cas le considérer comme un genre (au même titre que la poésie, le roman ou le théâtre) ?

J’ai voulu montrer dans « Lire l’album » que la caractéristique forte de l’album est d’articuler non pas un texte et des images mais de savoir combiner texte / image / support. L’importance du format, de la mise en page, de l’enchaînement des pages, fait qu’on ne peut pas considérer ces éléments liés au support comme secondaires. Ils font sens, à part entière. L’album est pour moi plus une forme d’expression qu’un genre. Parler de « genre » pour l’album est une conception littéraire. Or, indéniablement, l’album est aussi bien littérature qu’expression artistique.

D’après vous qu’est-ce qu’un bon album ?

Un bon album est celui qui maîtrise aussi bien le texte, que l’image que le rapport au support. La question est plus difficile quand on se demande « Qu’est-ce qu’un bon album pour enfant ». Ainsi, des albums que je valorise dans « Lire l’album » peuvent-ils disparaître tout à fait de « Je cherche un livre pour un enfant ». Une question difficile car, forcément, sa réponse nous échappe pour partie. Dans mon travail sur le guide, il m’est ainsi souvent arrivé de rencontrer le refus, voire le rejet des enfants à propos d’un livre que j’étais prête à mettre dans la sélection. Je ne me suis généralement pas arrêtée à ce refus, car parfois ils arrivent à dépasser cette première réaction, mais force est de constater que parfois « ça » ne fonctionne pas du tout. Le plus souvent, le malentendu portant sur une vision de l’enfance qui touche l’adulte que nous sommes, mais dans laquelle les enfants ne se reconnaissent absolument pas. Ce qui est sûr, c’est que le texte a une importance primordiale, notamment parce qu’il doit supporter les relectures. Mais je me suis également aperçue que le texte était vraiment l’instance première de cette lecture « partagée » et qu’il est sans doute le vecteur premier du lien affectif que l’enfant tisse avec ses livres.

Quel enseignement retirez-vous de votre expérience de jury à l’exposition internationale d’Illustrateurs de la foire de Bologne ?

Qu’il n’est pas facile d’être illustrateur ! Imaginez, 2832 illustrateurs ont envoyé leurs travaux pour ce concours. Et nous n’en avons retenu que 75 ! Ce qui fut vraiment intéressant c’est de mesurer l’infime frontière qui sépare une illustration de moindre intérêt, d’une illustration réussie. La technique est primordiale, la qualité du dessin notamment. Mais aussi l’originalité et la justesse du propos. Il est assez facile de se donner du style, il l’est beaucoup moins d’élaborer un propos pertinent ou de susciter une réelle émotion.

Quels sont à votre avis, les éditeurs et les auteurs «phare» de notre décennie quant au travail, quant à la créativité en matière d’album?

Difficile d’isoler cette dernière décennie. A mon sens, « l’explosion »  de l’album dont nous bénéficions encore aujourd’hui a été impulsée dans les années 1990 par les éditions du Rouergue, le Seuil Jeunesse, Thierry Magnier, Didier Jeunesse, et bien sûr la petite édition. Et c’est ce même mouvement de fond qui se trouve aujourd’hui poursuivi par MeMo, Hélium, Autrement, etc. Mais n’oublions pas non plus ces éditeurs qui soutiennent ce secteur depuis bien plus longtemps et qui continuent d’offrir une production de qualité renouvelée : L’Ecole des loisirs, Gallimard, Albin Michel…

Ne peut-on pas voir dans les dernières productions une évolution des albums qui seraient de plus en plus tournés vers la recherche visuelle « au détriment «  du texte et dont finalement le sens ne semble pas aller de soi,  même au lecteur le plus aguerri à la construction de sens ? Ne risque-t-on pas là d’aboutir à des ouvrages qui ne seraient que forme ?

Je ne crois pas que la recherche visuelle se fasse nécessairement au détriment du texte. On oppose souvent la qualité visuelle à celle du texte. Je crois que c’est une erreur. D’abord parce que la recherche visuelle n’empêche en rien la qualité du texte, tant et tant de créateurs l’ont montré, de Katy Couprie à Olivier Douzou. Des ouvrages peuvent même n’être que forme et construire du sens, tel le Livre illisible de Bruno Munari : sans texte et sans figuration imagée, il fait puissamment pourtant sens pour le lecteur. Pour moi les plus mauvais textes, mal construits, indigents, ne sont pas à rechercher dans le secteur de la créativité visuelle, mais plutôt dans des éditions qui prétendent pourtant être très accessibles, très enfantines et qui sont effectivement très largement diffusées. C’est bien là le problème. En revanche, là où je vous rejoins, c’est qu’il y a une tendance à l’esthétisme, au « style », au « bel » album, qui flatte le goût commun pour l’image et qui en effet ne soigne pas les récits et l’expression de la langue en tant que tels, alors même que nous sommes généralement en présence d’albums narratifs, ce qui est vraiment problématique. Tout cela fait que nous avons aujourd’hui largement à disposition de beaux albums qui sont plus rarement bons. Et, c’est finalement ce qui fonde ma volonté de proposer un guide, c’est que dans le contexte de surproduction dans lequel nous nous trouvons, beaucoup trop d’albums sont aussi plaisants qu’éphémères. Il est de plus en plus difficile de trouver des albums mémorables, qui vont accompagner l’enfant durablement et le toucher profondément. C’est certainement ce à quoi nous devons davantage inciter les créateurs et les éditeurs.

Bibliographie :

Je cherche un livre pour un enfant, Gallimard jeunesse et éditions de facto, 2011.  JE CHERCHE UN LIVRE
Lire l’album L’atelier du poisson soluble,2006
Images des livres pour la jeunesse : lire et analyser A.LorantJolly, S.Van Der Linden et collectif éditions Thierry Magnier, SCEREN CRDP Académie de Créteil,2006

Claude Ponti avec un « Z » comme Adèle
Etre éditions, coll boîtazoutils,2000.

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