Cécile Delîle
Après avoir passé 15 ans dans une ZEP maternelle à Mantes-la-Jolie, Cécile Delîle a finalement décidé de quitter "le paquebot" et de lui dédier un livre… Rencontre.
1- Pourquoi ce titre, "Le Paquebot" ?
Le paquebot représente une double symbolique. Celle de l’école, qui n’est autre qu’un bateau composé d’un capitaine et de marins qui voguent au fil de l’eau, tous ensemble, bon gré mal gré. Et dont l’objectif est de faire avancer ce bateau par tous les vents et tous les temps. C’est le quotidien de la vie d’une école. L’autre symbolique vient des bâtiments. Quand je suis arrivée à Mantes-la-Jolie dans les années 1990, les écoles n’avaient pas de toits. Les bâtiments étaient larges et ils ressemblaient vraiment à des bateaux avec des patios à l’intérieur, des petits hublots, des petites cours intérieures...
2- Comment vous est venue l’envie d’écrire ce livre ?
Je suis restée 15 ans dans cette école et dans ce quartier. Au fil du temps, j’ai réussi à tisser des liens très forts avec mes collègues, les familles, les enfants. C’est difficile de quitter un endroit qui nous tient à cœur alors quand je suis partie il y a quatre ans, j’ai ressenti le besoin d’écrire ce livre pour me faire "pardonner" ce départ. J’ai eu aussi envie de parler de ce qui se passe dans ces quartiers dont on ne parle pas assez. De parler de ces gens qui travaillent là-bas avec une énergie incroyable.
3- Que répondiez-vous à : "Faut un sacré culot pour travailler là… T’as pas peur ?"
Au contraire, je répondais que tout allait bien ! Je n’étais pas séquestrée dans mon école… J’essayais de renvoyer une image positive de ce qui se passe en ZEP. Certains peuvent trouver cela étrange, mais nous sommes des personnes normales, des enseignants normaux et non pas des bêtes curieuses. Il est vrai que nous avons souvent été un peu catalogués, à l’image de ces quartiers dits "sensibles" et "violents". Il y a certes une part de vérité, mais les enseignants heureux en ZEP existent et j’en suis un exemple.
4- Dans le livre, le lecteur sent une grande complicité entre vous et vos collègues. Est-ce important pour "survivre" en ZEP ?
C’est vraiment capital ! L’entente et la solidarité entre collègues est primordiale. Les problèmes sont tellement importants à l’extérieur que, si l’on n’est pas soudé à l’intérieur, il est impossible de faire avancer le bateau. Finalement, ce sont souvent les difficultés rencontrées et le travail dans l’urgence du quotidien, qui permettent de souder une équipe. De cette complicité naissent de beaux projets, à la fois dans l’école mais aussi dans le quartier. Les liens avec les familles sont essentiels également. Plus vous restez longtemps dans une école, plus vous tissez de liens. Cela permet un vrai travail de fond. Mais enseigner en ZEP doit être un choix, il ne faut pas subir.
5- Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les ZEP ?
C’est assez difficile à dire car ma vision de la ZEP est un peu brouillée par cette belle histoire que j’y ai vécu. Lors de séances de dédicaces de mon livre, j’ai rencontré des enseignants qui m’expliquaient qu’ils n’avaient pas du tout les mêmes souvenirs que moi. Leurs souvenirs étaient souvent négatifs… Chaque personne a sa propre histoire en ZEP et la mienne est merveilleuse.
6- Pourquoi avez-vous quitté le navire ?
J’ai commencé à sentir mes limites. Dans le quotidien et l’urgence de ce qu’on vivait, j’ai senti que je gérais moins bien les problèmes, les confrontations avec les parents… Je crois que j’avais atteint mon seuil de tolérance et de patience. Je commençais aussi à perdre ma capacité d’écoute et je n’avais plus de recul par rapport à certains événements. Je basculais de l’autre côté. Je commençais à me détruire, à souffrir. L’ambiance du quartier a également changé progressivement et la complicité avec les mamans n’était plus la même. J’ai fini par me sentir étrangère, tout simplement…
7- Un conseil pour une collègue qui se retrouve en ZEP à la rentrée ?
Prendre chaque journée comme elle vient. Effacer le tableau le soir, à la fin de la journée, et recommencer le lendemain avec le sourire. C’est ça la ZEP. On ne peut pas toujours prévoir ce qui va se passer le lendemain, mais il faut recommencer tous les matins avec l’envie de déplacer des montagnes et se dire qu’on est utile. C’est une grande satisfaction.
8- Meilleur souvenir / Pire souvenir ?
Les entretiens, cette complicité avec les familles, les mamans au quotidien, la gentillesse qui nous entouraient. Le mélange des communautés également, qui créait parfois des décalages : une simple sortie tout près de l’école devenait un événement formidable !
Le plus difficile est de ne pas être déstabilisé par certaines situations comme de voir des enfants partir en foyer…

9 mai 2012
9 mars 2012
5 mars 2012
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